La guerre de mouvement

Au mois de mai 1940, emportés dans la débâcle de
l'armée française, quatre soldats d'une unité
d'infanterie se replient de village en village et
d'auberge en auberge. Il y a là un agrégé de
philosophie, un étudiant, un cultivateur de la Sarthe et
un analphabète. L'agrégé qui se nourrit de la
Phénoménologie de l'Esprit relie, dans une parfaite
sérénité, les événements à l'édifice hégélien, tandis que
l'étudiant vomit l'Histoire, précédant en cela Cioran qui
déclare : «L'histoire a un cours mais elle n'a aucun
sens». Cet étudiant ouvre, de temps à autre, un
opuscule intitulé «L'éponge de vinaigre», et lit, à la
page 40 : «Il est des générations qui font l'histoire,
d'autres qui l'écrivent. Seules, ces dernières sont
heureuses». Le cultivateur et l'analphabète tentent, à
leur manière, et sans en avoir conscience, d'échapper au
désastre présent et de préserver l'intégrité de leurs
personnes.
Une interminable partie de dés, sur une table
d'auberge, tisse des destins parallèles, hors de toute
réalité, cependant qu'une histoire fallacieuse, aperçue
au fond des verres de vin, pleine d'imprévu et de
soubresauts rocambolesques, dispute le pas à
l'authentique tragédie de l'heure.
Si l'histoire n'est qu'une suite infinie d'événements
qui, tour à tour, pourrissent dans la fosse commune de
l'oubli, quel est le sens de l'existence humaine dans
cette éternelle succession de péripéties et de
vicissitudes qui surgissent et disparaissent dans un
entraînement mécanique sans âme et dont la finalité
nous échappe.