Cent dictées de notre enfance

Il est neuf heures vingt en ce 2 janvier 1947, le ciel est bas et blanc,
les contours de Sallanches s'estompent peu à peu ; il est onze heures dix,
en ce 6 juin 1953, et les sirènes de pompiers indiquent assez que
la montagne brûle du côté d'Aubagne ; mais ni les écoliers de Sallanches
ni ceux de Marseille ne prêtent attention au décor présent ; pour eux,
rien ne compte que la dictée ; chaque tête penchée sur le crissement
de la plume est baissée comme pour mieux conquérir un univers
qui marquera à jamais son imaginaire ; les mots s'ajoutent les uns
aux autres, les phrases composent des mondes, on soupe au Canada
avec les bûcherons, on passe Nanterre dans le carrosse dont se moque
la marquise de Sévigné, on suit les mouvements précipités de la poule
de Jules Renard... Chaque phrase est comme un début de roman,
elle porte en elle l'aventure, l'aventure de ce qui est dicté, et l'aventure
de ce qui sera écrit. De quoi s'agit-il ? C'est un exercice, un apprentissage,
une épreuve, un jeu, un rite - une initiation dont, vainqueur ou défait,
celui qui la subit sort triomphant.