Europe, n° 993-994. Georges Perec

On a aujourd'hui dans l'oeil le visage que Perec s'est fabriqué au fil des années
soixante-dix, figure comme triangulaire, barbichette et chevelure assyrienne,
buissonnant sur les hauteurs. Mais au-delà de cette image, ce qui frappe,
c'est un visage travaillé par l'intelligence, avec son regard clair souvent visité
par l'humour. Le destin de Georges Perec (1936-1982) fut pourtant précocement
visité par la tragédie. Son père, engagé volontaire, est mort pour la défense
de la France en juin 1940. Évacué en zone libre en 1941, l'enfant fut dès lors
séparé de sa mère, déportée quelque temps plus tard et morte à Auschwitz.
Si les premiers livres publiés de Perec lui valurent l'estime de critiques
perspicaces, c'est en 1978 qu'il connut un succès considérable
avec La Vie mode d'emploi, bientôt traduit dans le monde entier.
Saluant la parution de ce chef-d'oeuvre, Italo Calvino estima que Perec
avait «l'art de résumer toute une tradition narrative et d'englober,
dans une somme encyclopédique, des savoirs qui donnent forme à une image
du monde ; le sens du présent qui inclut aussi tout un passé accumulé
et le vertige du vide.» On peut, comme Calvino, considérer La Vie mode d'emploi
comme le dernier événement véritable dans l'histoire du roman : un puzzle
dans lequel le puzzle lui-même donne au livre le thème de l'intrigue
et le modèle formel, et où le projet structurel et la poésie la plus haute
coexistent avec un naturel prodigieux. Mais c'est l'oeuvre entière de Perec
qui s'avère captivante dans chacune de ses phases et qui nous invite
à une multiplicité de parcours, qu'il s'agisse du Perec d'avant Les Choses
et Un homme qui dort, de sa période dite «sociologique», des années oulipiennes,
de sa prise en compte des événements de la vie quotidienne et de ce qu'il appelait
l'infra-ordinaire, ou encore de la façon si singulière dont il aborde le thème
autobiographique et renouvelle la narration de soi en inventant des architectures
neuves, complexes, agrandissant le labyrinthe qu'est toute vie.