Anne-Bäbi Jowäger : ses expériences de ménagère et de guérisseuse. Gotthelf et Ramuz

Après les quatre romans de Jeremias Gotthelf parus à L'Age
d'Homme ( Uli le valet de ferme, L'argent et l'Esprit, Le miroir des
paysans et Uli le fermier ), ainsi que sa fascinante histoire intitulée
L'araignée noire , voici l'autre chef-d'oeuvre romanesque du «Tolstoï
suisse» : le portrait de la guérisseuse Anne-Bäbi Jowäger, et, au
travers d'elle, de tout un monde campagnard tissé de superstitions, de
croyances, de rites, s'accommodant du mal mais tendant toujours vers
le bien ; bref, de cette humanité brute que l'ère moderne a fait
disparaître. Outre sa valeur romanesque incontestable, Anne-Bäbi
Jowäger constitue bien davantage qu'une mine d'informations sur les
moeurs paysannes : il s'agit en définitive d'une ample symphonie
tellurique, aux mouvements si puissants que nul n'y peut rester
indifférent. Paraissant dans une traduction intégrale de Raymond
Lauener, ce joyau de la littérature universelle vient marquer, en 2004,
les cent cinquante ans de la mort de Gotthelf.
Comme l'a écrit Walter Muschg, «Anne-Bäbi n'est pas méchante,
mais son despotisme bestial pèse comme un cauchemar sur les siens.
Il lui manque toutes les qualités d'un être humain noble : la raison,
l'amour, la sérénité de l'âme ; elle n'est pour ainsi dire que la matière
première nécessaire à un être humain. D'une authentique primitivité,
elle est pieuse aussi, possédée de la foi en l'efficacité de forces
surnaturelles et insaisissables. Anne-Bäbi repose d'une manière si
inébranlable dans cet aveuglement froid, qu'il n'y a pas moyen de l'en
libérer. Quand elle commence à reconnaître les fautes que sa déraison
lui a fait commettre, elle n'est pas poussée, en bonne chrétienne, à la
pénitence ni à la moralisation.»
Le personnage d'Anne-Bäbi n'a aucun équivalent dans la littérature
européenne ; la naïveté propre à sa condition, ses connaissances
exactes du peuple ou encore la justesse de son jugement sur le caractère
humain sont admirables. En somme, la nature primitive que l'on décèle
chez cette paysanne n'est autre qu'une dignité humaine érigée par
Gotthelf en une valeur universelle.