Manoel de Oliveira : L'étrange affaire Angélica

C'est à cent ans passés que Manoel de Oliveira a réalisé L'Étrange
Affaire Angélica dont il avait rédigé la première version du
scénario au milieu du XX<sup>e</sup> siècle. Cet écart temporel de presque
soixante ans marque d'emblée la singularité d'un parcours unique
dans l'histoire du cinéma. L'expérience accumulée par le réalisateur,
notamment pendant de longues périodes d'inactivité forcée pour des
raisons politiques, explique sans nul doute la liberté profonde de son
regard sur le monde, qui n'est inféodé à aucune doctrine ni soumis aux
modes passagères : ses seules règles lui viennent de la haute idée qu'il
se fait de l'art du cinéma.
L'Étrange Affaire Angélica repose sur un scénario d'amour fou s'exprimant
au-delà de la mort qui aurait pu ravir les surréalistes. À l'émotion
s'ajoute une réflexion enjouée sur les pouvoirs de l'image suscitée
par la fascination du photographe - Isaac - pour une jeune femme
- Angélica - dont il a réalisé le portrait juste après son décès. Entre le
rêve et la réalité, entre le monde actuel et un passé aux contours indéfinis,
comme entre la fixité de l'image et le mouvement du cinéma, le
film oscille avec audace entre des pôles opposés de manière à engendrer
une tonalité fantastique d'une grande originalité. Il constitue en
outre un hommage à la simplicité originaire du cinéma dont il cherche
à retrouver le mystère afin de le perpétuer de nos jours. De la sorte, il
invite son spectateur à se poser la question qui n'a cessé de traverser
l'oeuvre du réalisateur portugais : qu'est-ce qu'être le contemporain
de son époque ?