L'anti-choc des civilisations : médiations méditerranéennes

Depuis le 11 septembre 2001, la thèse d'Huntington sur
l'avènement d'un prétendu «choc des civilisations» s'est rapidement
imposée comme la principale grille de lecture des nouvelles
relations internationales. Dans une scénographie du Mal où le
«terroriste» et l'«arabo-musulman» ont pris la place laissée vacante
par le «communiste», cette reconfiguration des imaginaires politiques
ne semble retenir qu'une seule et funeste option : la stricte
séparation de civilisations frileusement recroquevillées sur elles-mêmes.
Cette peur du métissage et du franchissement des frontières
culturelles explique en grande partie l'absence chez Huntington
de toute réflexion de fond sur la Méditerranée. Un tel silence est
d'autant plus surprenant que cet espace tricontinental apparaît
aujourd'hui comme l'épicentre de la fracture imaginaire entre le
Couchant judéo-chrétien et le Levant arabo-musulman.
Théâtre potentiel de futurs conflits entre l'islam et l'Occident, la
Méditerranée pourrait cependant redevenir ce lieu privilégié de
rencontre entre les cultures, les religions et les civilisations. Encore
faudrait-il reconnaître que, loin d'être un musée poussiéreux
d'une grandeur antique mais dépassée, la Méditerranée demeure
un espace pluriel où les civilisations peuvent encore dialoguer
sans se replier derrière des identités meurtrières. À partir d'une
conception braudelienne de l'histoire, Philippe Barbé propose
de dépasser la violence rhétorique qui domine la thèse du «choc
des civilisations» en effectuant un retour sur la puissance médiatrice
de la Méditerranée. Refusant l'alternative trop brutale entre
une guerre ou une paix permanentes, cet ouvrage fait plus modestement
le pari que c'est dans les marges des civilisations et le long
de leurs frontières que pourra éventuellement naître un contre-modèle,
un anti-choc des civilisations. Passionnant.