Famines

«Tu vois : tu brûles, tu souffres, tu es dans l'effort inouï, tu vois cela
comme une victoire, et moi je te montre la voie inverse. Je vais te dire
pourquoi : c'est parce que je crois profondément qu'on ne sort pas
comme ça de la vie de ceux qu'on aime, on ne peut pas disparaître ainsi
totalement. Même les morts ne le peuvent pas. On pourrait le croire
pourtant, on sait bien que c'est définitif, irrévocable ; mais les morts, tout
juste brûlés ou enterrés, continuent de nous frôler - au début de très
près, ils sont encore dans la maison, les bruits, les objets déplacés
replacés. Puis plus tard, éloignés, ils ne cessent d'envoyer des signes et
remontent de la terre dans notre sang. Alors toi, qui es vivant, vibrant
puissamment, aimant, comment, pourquoi, au nom de quoi pourrais-tu,
devrais-tu disparaître ? Envoyer un poème, c'est dire : je suis vivant,
l'amour est vivant, tout est disparu, rien ne peut disparaître. Désolée
pour ce retournement de pensée, mais tu connais l'exigence de dire.»