La conquête du jardin : poèmes, 1951-1965

«... Je fis connaissance avec les poèmes de
Farrokhzad alors que j'étais comme saturé de lectures
croisées de métaphysiciens d'Ispahan et de poètes de
l'âge d'or de l'art iranien. La répétition et la rhétorique
des dits d'amour avaient fini de me persuader que
l'expérience de l'absolu, pour n'être point fictive, ni
mensongère, n'était souvent qu'un affrontement de la
langue persane avec elle-même, et que le sujet de cette
expérience n'avait ni chair ni os, mais était le fantôme
tremblant d'un amour aussi exemplaire qu'idéal. Les
douleurs de la séparation, les joies éphémères de
l'union étaient bien dites parce qu'elles étaient dites, ce
qui ne signifie pas qu'elles soient futiles, mais que leur
sérieux est inséparable de la jouissance infinie de
chanter, ou de celle plus profonde du silence.
«Forough Farrokhzad rompt avec cette dialectique de
l'expérience et du langage. Sa poésie est résolument
moderne, en ce qu'elle ne fait pas de l'expérience
amoureuse un fait du langage poétique, non plus que
de la prosodie l'espace où se déploie la vérité de cette
expérience. L'art lui permet, au contraire, de signifier
l'excès ineffaçable de la douleur, de l'exil, de la perte et
de la séparation, comme si le poème visait, en chacun
de ses vers inégaux, un réel, que Farrokhzad nomme
son secret, absolument rebelle à toute domestication
poétique...»
Christian Jambet