Le festin du diable

Tout comme le pays qui avait changé de maîtres, la ville se
modifiait profondément, se recomposait brutalement et chaque jour,
avec plus de fracas, se remplissant de nouveaux esclaves. Les départs
nombreux vers les cieux ou sous d'autres cieux et les arrivées massives
et désordonnées de gens de toutes sortes et de tous acabits affligeaient
la ville et en altéraient progressivement, comme après tous les calvaires,
la combinaison humaine et sociale (...). L'écrasante majorité
des nouveaux arrivants, réfugiés de retour au pays, paysans ruinés,
veuves et orphelins, anciens détenus, blessés et handicapés, voguait au
gré des événements. Des cohortes entières s'installèrent aux portes de
la ville, l'enserrant dans un cloaque de taudis boueux. Townships sordides
faits de bric et de broc. Fruits amers de la discrimination sociale
qui s'insinuait subrepticement dans les interstices du bel édifice de la
Fraternité Retrouvée. Petites plaies en voie de béance qui exposeront,
le jour venu leur gangrène et leur pus aux yeux d'un monde abasourdi
... Viviers glauques où alevinaient maquereaux et barbeaux de
toutes sortes et où les nouveaux séides, au moment voulu, sauront se
servir à l'envi en bonniches, en viande fraîche et en nervis. Là, délateurs
et zélateurs en herbe n'auront pas que la rime en commun, ils
laperont leur venin dans les mêmes écuelles (...). Au fond de l'âtre de
cette populace flottante et disponible pour toutes les aventures, les feux
de la tourmente couvaient. D'âcres odeurs flottaient déjà dans l'air et
en annonçaient par petites bouffées le terrible avènement (...).