Français par le crime, j'accuse !

Les politiques savaient.
Les viols, la torture, les exécutions sommaires, Guy Mollet, président
du Conseil, savait ; Robert Lacoste, ministre de l'Algérie, savait ; Max
Lejeune, secrétaire d'État aux forces armées, savait ; les radicaux Bourgés-Maunoury
et Félix Gaillard, président du Conseil en 1957-1958, savaient.
L'opposition le savait aussi. Et la classe politique française ? La majorité de
la droite politique reconnaissait en de Gaulle son «sauveur», reconstituant
après 1962 un consensus politique autour de sa personne pour faire
oublier son attitude en faveur de l'Algérie française. Une certaine partie
de la gauche également reconsidéra son histoire puisqu'elle avait approuvé
les «pouvoirs spéciaux» en mars 1956, disposition envoyant le contingent
en Algérie. Jusqu'en 1960, la gauche française était pour «la paix». Elle
ne se prononça pour l'indépendance que tardivement, et reconstruisit
elle aussi un récit mythologique de l'indépendance algérienne, peut-être
pour faire oublier sa position antérieure. Le ministre de la Justice François
Mitterrand savait.
Je ne suis ni dupe ni aveugle ni soumis. C'est pour cela qu'avec sérénité
j'apporte un double et terrifiant témoignage : celui de ma mère et de moi-même.
Je suis né en 1960, lors de l'opération Challe et les fameux accords d'Évian.
Vingt-huit ans après, ma femme me dit cette phrase qui fut un déclic pour moi
dans ma quête d'identité : «Cherche ta mère ; tu n'es pas tombé du ciel ; seul
Jésus n'a pas de père.» Après deux ans de recherches, je retrouvais ma mère,
recluse et vivante entre deux tombes d'un cimetière d'Alger.
Une action en justice de quatre ans a fait valoir mes droits d'affiliation
au défunt mari de ma mère, mort en martyr de la révolution algérienne. Le
22 mars 1994, le monde s'écroule autour de moi : ma mère vient de vomir la
vérité qu'elle garde par pudeur ou peur d'être bannie d'une société conservatrice.
«J'ai été violée, oui, violée par des soldats français, et personne à ce jour n'a osé
me défendre.»