Tolstoï écrivain et la critique

Si la pensée de Léon Tolstoï a suscité des réactions contrastées, son oeuvre
littéraire a aussi donné lieu à des appréciations variées. Au jugement des
contemporains, critiques professionnels ou artistes, est bientôt venu s'ajouter
un ensemble impressionnant de travaux et d'études dont il est quasiment
impossible de dresser un panorama complet aujourd'hui.
Sans prétendre à l'exhaustivité, le présent volume des Cahiers Léon Tolstoï
veut éclairer quelques-unes des étapes de la réception dont l'oeuvre du
romancier a été l'objet, sur la longue durée des XIX<sup>e</sup> et XX<sup>e</sup> siècles, dans la
Russie impériale, puis soviétique, dans l'émigration et à l'étranger, sans
s'attacher nécessairement aux angles d'approche les plus connus, tel celui
de la confrontation à Dostoïevski, classique depuis Merejkovski. On
découvre ainsi des regards critiques moins célèbres, mais tout aussi stimulants,
ceux des premiers lecteurs d' Anna Karénine , des écrivains Droujinine
et Tchékhov, celui du philosophe Constantin Leontiev, un des
rares à aborder la question du style de l'écrivain. On peut suivre ainsi l'émergence
d'une véritable critique de fond qui s'attache à mettre au jour
les particularités de l'écriture tolstoïenne. Si, malgré son titre, l'ouvrage
du philologue Dmitri Ovsianiko-Koulikovski ne dépasse pas le cadre
d'une analyse psychologique des personnages, Boris Eichenbaum, en
revanche, porté par les intuitions de Chklovski sur la «défamiliarisation»
(ostranenie) comme clé de l'art de Tolstoï et sensible à l'importance de ses
journaux personnels, fait franchir une étape importante à la critique universitaire.
Parallèlement, le volume n'ignore pas l'enjeu qu'a pu représenter Tolstoï,
les utilisations dont son nom a pu être l'objet, en U.R.S.S. et dans l'émigration,
comme la place qui fut la sienne auprès des écrivains français.
C. D.