Baltasar Gracian, la civilité ou L'art de vivre en société

Baltasar Gracian, la civilité ou L'art de vivre en société

Baltasar Gracian, la civilité ou L'art de vivre en société
Éditeur: PUF
2009340 pagesISBN 9782130570783
Format: BrochéLangue : Français

La raison d'État de soi-même que propose Baltasar Gracián (1601-1658) à tout

individu est au principe d'une éthique paradoxale, voire contradictoire - et en ce

sens baroque - qui prescrit à chaque individu de se comporter comme un État

dans la manière d'être à soi et aux autres. C'est l'ensemble de ces prescriptions, ou

règles de civilité, que permettent de dégager les maximes de l' Oráculo manual y

arte de prudencia : dans les relations qu'ils ont les uns avec les autres, les individus

doivent à la fois et contradictoirement adopter des normes communes - les règles

du «bon goût» - et cependant ne s'en remettre qu'à eux-mêmes - à leur goût

propre - pour déterminer ce qu'il est dans leur intérêt de faire ou de ne pas faire.

C'est la raison pour laquelle cette éthique baroque qu'est la civilité est un art de

vivre en société et non une morale catégorique : les règles qu'elle prescrit ne sont

pas extérieures au commerce des individus, mais au contraire immanentes au jeu

social lui-même. La civilité sociale est ainsi au fondement de la société civile, dont

la normalité relève d'un libéralisme éthique.

Une telle civilité n'a cependant pas résolu le problème qui l'a rendu possible, à

savoir l'écart dans lequel se tient - et doit se maintenir - le sujet de l'éthique : la

composition propre au commerce social des individus exige en effet que chacun

demeure en soi et néanmoins en relation avec les autres. C'est cet écart, constitutif

du sujet, qu'illustre parfaitement ce roman allégorique qu'est le Criticón , dans

lequel s'achève la pensée de Gracián : la raison d'État de soi-même est la tentative

de déterminer la normativité d'une composition du lieu de soi - elle est la fiction

d'un sujet qui pourrait enfin se saisir pleinement lui-même sans produire aussitôt

l'écart constitutif de sa propre mise en abîme. Par là, est également décelé le sens

de la pensée baroque, dont Gracián est certainement l'un des plus illustres et

parfaits représentants : une pensée de l'écart, qui est l'écart de la pensée elle-même.

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