La sagesse de la conteuse

Taraudée par la peur de manquer, les contes devinrent
pour moi comme une fleur où je butinais année après
année. J'y trouvais matière pour mon propre miel.
Je m'étais choisie pour idole une femme immense
au corps criblé de tiroirs qui hante certaines toiles de
Salvador Dali. Sur mon bureau trônait une carte postale
fétiche, représentant une broderie d'Abomey : une
femme-ogresse offrant ses dix seins à téter à dix hommes
affamés. J'ai appris plus tard qu'un héros qui tète le
sein d'une ogresse peut compter sur sa protection.
N'ayant suivi aucune formation pour faire du collectage
sur le terrain, je commençais par dépouiller les
livres et laissais traîner mes oreilles. Principalement
dans les cuisines, convaincue que les conteurs se révèlent
mieux autour d'une table. Je guettais les bons
vivants : «qui a bon appétit a bonne mémoire», était
devenu mon adage.
«Les contes ne sont pas faits pour être crus mais
pour être mangés» fredonnait le conteur Michel Hindenoch.
J'ajouterais que boire aux lèvres des uns ou des
autres est une certaine façon d'écouter.