Ethique et esthétique dans l'oeuvre de Nathalie Sarraute : le paradoxe du sujet

La relation à l'autre est une préoccupation constante dans l'oeuvre de
Nathalie Sarraute. Les tropismes - ces sensations imperceptibles à l'origine
des actes, des pensées et des énoncés du moi sarrautien - sont déclenchés
par la confrontation avec une altérité perçue à la fois comme envahissante et
inaccessible. Hanté par le besoin fondamental et toujours inassouvi d'«établir
un contact» avec autrui, le moi sarrautien perd pied dans la dynamique
incontrôlable de chaque nouvelle rencontre. Ce manque de maîtrise imprègne
et rythme la narration répétitive, le dialogue brisé et la phrase interrompue
et sans cesse reprise du texte. Mouvements perpétuels qui embrouillent la
distinction entre le moi et le monde, les tropismes privent le sujet de constance
et d'autonomie. Que reste-t-il alors du moi ?
Le présent ouvrage est le premier à se tourner vers la philosophie d'Emmanuel
Lévinas en examinant les questions du statut et de la configuration du sujet
dans l'oeuvre de Nathalie Sarraute. Il dévoile ainsi des liens entre éthique
et esthétique dans l'oeuvre qui la laissent apparaître sous un jour nouveau.
L'étude contribue également à la réflexion actuelle et plus générale concernant
le rapport entre éthique et littérature.
Le paradoxe s'avère une figure cruciale pour l'articulation difficile du rapport
entre subjectivité et altérité dans l'oeuvre de Nathalie Sarraute, ce dont
Ici (1995) témoigne notamment. Dans ce recueil de textes brefs, le «je» a
disparu au profit d'un «ici» vide, accueillant et flexible, trace à peine visible
d'un sujet décentré qui fait place à l'altérité d'autrui sans s'en emparer, mais
aussi sans renoncer à son identité propre.