Seine et Danube, n° 1. Cioran inédit

«Nul n'a parlé jusqu'ici de nations morales ou immorales ; il n'en
existe que des fortes ou des faibles, que des agressives ou des
tolérantes. L'apogée d'une nation implique des crimes sans fin ; et
les images de l'aboutissement historique sont apocalyptiques. Si le
rationalisme et l'éthique me tentaient, je verrais dans chaque acte
une chute. L'histoire n'a pas d'excuse devant l'éternité parce qu'elle
excuse trop le temps, au fond elle est peut-être sa seule excuse. Que
fait Soloviev face à l'histoire ? Il déserte et passe à la mystique.
Le spectacle de l'ascension et de l'effondrement des grandes cultures
ne peut que rendre cynique. Et le cynisme est amplifié par le regret que
la Roumanie, située en marge de l'histoire, ne puisse pas participer
activement à ce spectacle, qu'elle n'en soit qu'un écho.
Si la vision théologique de Soloviev est spirituellement objective, les
grandes cultures seront difficilement sauvées dans l'éternité ; mais,
nous autres, serons-nous au moins sauvés dans le temps ?»
Cioran