Ethnologie française, n° 4 (2012). Modernité à l'imparfait : en Bretagne

Comme la tradition, la modernité «n'est plus ce qu'elle était». Et la
Bretagne en est un cas emblématique : longtemps pensée comme un
territoire exemplaire des avancées de la modernisation, en réponse au
processus complexe qui l'archaïsa au XIX<sup>e</sup> siècle (imaginaire du celtisme,
attrait touristique, typification des Bas-Bretons, etc.), elle a été le
lieu d'une révolution socio-économique en l'espace de deux décennies
(1950-1970). Grâce à un consensus sur le rattrapage d'un retard assumé,
la Bretagne fut d'autant plus vigoureusement modernisée qu'elle pouvait
passer pour le laboratoire d'une nouvelle société prospère et toujours
mieux intégrée à la nation.
Le titre de ce volume entend donc montrer que la modernité est une
affaire de tensions entre sentiment de perte et consentement, implicite
ou explicite, aux grandes et petites transformations dans le déroulement
d'un quotidien recomposé par des enjeux planétaires.
Dans ce numéro, il est davantage question de «brittophones» que de
«bretonnants» ; on y traite de clercs en rupture de ban dans ce qui fut
une «terre des prêtres». Les festoù-noz s'incarnent aussi dans l'effervescence
festivalière, produit d'une société des loisirs de grande consommation
; l'architecture régionale n'a guère plus de régional que le nom ;
l'agriculture moderne achoppe sur la prolifération des algues vertes ;
certains se tournent vers les pratiques agricoles alternatives, tandis que
d'autres observent la recomposition des pratiques de navigation, devenues
terrain de jeu des vacanciers ou de plaisanciers. Loin de «l'âme
bretonne», ce sont désormais les ficelles de l'humour «ethnique» qui
font recette.
À travers le regard de chercheurs en sciences sociales, se profilent les
métamorphoses de l'identité d'une région, observée sur une trentaine
d'années, qui devient un marché servant de multiples intérêts. Ainsi en
est-il de cette Bretagne, qui, si elle «n'est plus ce qu'elle était», conserve
toujours sa mer et pour un temps encore ses ardoises.