Nivôse blues

Au fur et à mesure que l'humain vieillit, sa chair, qui s'est dilatée, absorbe
enfin l'essence du monde, son gouffre, son effarante chromie, sa décharge
technologique, ce qui va le perdre et le consumer.
Sa précarité pleinement ressentie lui rend le pari du désir sublime, quand il
se trouve au faîte de l'aventure et que celle-ci consistait surtout à vouloir
conquérir des espaces remplis de dilemmes qui n'étaient que ceux de la civilisation
et que, parvenu au midi de sa vie, l'univers du poème, tel un oracle,
retentit, écho puissant d'une dépression lucide qui le creuse, le transforme
puis le réconcilie avec sa part vulnérable d'intemporelle insatiabilité.
Sans doute a-t-il toujours faim, même s'il peut se rassasier de langage : l'idée
d'un manque essentiel à son bonheur est récurrente, certes, mais elle ne le
torture plus car elle s'apparente aux mots de sa propre perte déplacés dans un
corps qui a su les annexer au bruissement singulier, parfois féroce - ou merveilleux
- d'un monde descendu jusqu'à lui. La parole véhicule alors son
message prophétique et ontologique à celui qui l'écoute dans le secret d'une
nouvelle expérience de la peau.
Ainsi, l'aventure humaine, retournée sur un risque intérieur qui la fragilise,
peut dorénavant s'ouvrir aux perspectives enchantées d'un autre médium :
celui de la poésie, exponentiel, illimité.
Comblé du dire du poème, l'homme accepte mieux son angoisse ; la parole
poétique reconstruisant ce qui est fractionné, reconduisant les incertitudes de
son existence sur une victoire : celle du verbe.
Comblé, oui, d'une certaine manière, ce qui ne l'empêche pas d'être toujours
aux aguets, en révolte contre une impuissance à être au monde tel que son
ressenti le réclamerait. Il se rend compte que sa quête ne peut outrepasser les
voies d'accomplissement de sa construction intime qui devra pacifier, dans
une chair froissée de douleur empirique et traversée de désir perdu, ce qui
l'outrage au plus profond : la «folie ordinaire», l'indifférence, ou encore la
rage récidiviste d'une humanité défaillante, sourde et mutique.
Dans ce dernier recueil, Nivôse blues , j'ai voulu faire ressortir l'éclat fatal et
ambigu du diamant noir, gemme splendide porteuse d'émotions duelles, un
hédonisme étrange qui lacère, comme un rayon laser au-dessus de la fosse,
des regards aimantés qui persistent à recueillir de la lumière avec leur
mémoire.