Atala. René

J'étais encore très jeune lorsque je conçus l'idée de
faire l' épopée de l'homme de la nature. Après la découverte
de l'Amérique, je ne vis pas de sujet plus intéressant,
surtout pour les Français, que le massacre de la colonie
des Natchez à la Louisiane, en 1727. Je jetai quelques
fragments de cet ouvrage sur le papier ; mais je m'aperçus
bientôt que je manquais des vraies couleurs.
Je partis, je vis les solitudes américaines, et je revins
avec des plans pour un second voyage, qui devait durer
neuf ans. La révolution mit fin à tous mes projets.
Couvert du sang de mon frère unique, de ma belle-soeur,
de celui de l'illustre vieillard leur père, ayant vu ma
mère et une autre soeur pleine de talents mourir des
suites du traitement qu'elles avaient éprouvé dans les
cachots, j'ai erré sur les terres étrangères, où le seul ami
que j'eusse conservé s'est poignardé dans mes bras.
De tous mes manuscrits sur l'Amérique je n'ai sauvé
que quelques fragments, en particulier Atala , qui n'était
elle-même qu'un épisode des Natchez.