Le vacarme des anges

«Je m'appelle Bertrand, je suis un enfant de la guerre.
Maman m'écrit et raconte à l'encre bleue ce dimanche de plein soleil
sur la route de Poitiers à Bordeaux. Elle me serre dans ses bras, très
fort, et se jette dans un fossé d'herbes sèches, sous la mitraille d'un
bombardier italien.
Lui, c'est Lucchino d'Arrezzo, capitaine de l'aviation italienne.
Lucchino a lâché des bombes sur les ponts de la Loire, son escadrille a
ouvert le feu sur le misérable troupeau de l'exode. Là-bas, à Florence,
la maman écoute, l'oreille attentive aux nouvelles de la radio suisse.
"Tu n'as pas fait ça, toi, mon petit ..."
Cinquante ans plus tard, quelle main mystérieuse nous a poussés l'un
vers l'autre ? Lui, le portier de nuit d'un petit hôtel, moi le critique
de la musique des autres... au bal masqué du hasard, dans cette
Venise figée dans la glace, frémissante sous les giboulées d'un hiver de
carnaval.»