Dans la dèche à Paris et à Londres

«C'est un récit bien banal et j'espère qu'on lui reconnaîtra
à tout le moins les mérites qu'on reconnaît d'ordinaire à
un journal de voyage. Je puis encore ajouter ceci : "Voilà le
monde qui vous attend si vous vous trouvez un jour sans le
sou." Ce monde, je veux un jour l'explorer plus complètement.
J'aimerais connaître des hommes comme Mario,
Paddy ou Bill le mendiant non plus au hasard des rencontres,
mais intimement. J'aimerais comprendre ce qui se
passe réellement dans l'âme des plongeurs, des trimardeurs
et des dormeurs de l'Embankment. Car j'ai conscience
d'avoir tout au plus soulevé un coin du voile dont se couvre
la misère.
Je tiens toutefois à souligner deux ou trois choses que m'a
définitivement enseignées mon expérience de la pauvreté.
Jamais plus je ne considérerai tous les chemineaux comme
des vauriens et des poivrots, jamais plus je ne m'attendrai à
ce qu'un mendiant me témoigne sa gratitude lorsque je lui
aurai glissé une pièce, jamais plus je ne m'étonnerai que les
chômeurs manquent d'énergie. Jamais plus je ne verserai la
moindre obole à l'Armée du Salut, ni ne mettrai mes habits
en gage, ni ne refuserai un prospectus qu'on me tend, ni ne
m'attablerai en salivant par avance dans un grand restaurant.
Ceci pour commencer.»
George Orwell