Le pull-over de Buchenwald

«Je suis un miraculé.
J'aurais dû être déporté à Auschwitz et gazé comme la quasi-totalité
des 76 000 juifs de France arrêtés. Mais j'ai été interné à
Buchenwald.
J'aurais pu, à Buchenwald, mourir d'épuisement dans la sinistre
carrière où les déportés devaient extraire des pierres sous les coups
des surveillants SS. Mais je n'y ai presque jamais travaillé.
J'aurais pu être battu ou même tué parce que j'avais, un jour,
donné un coup de pied à un Stubendienst. Mais il ne m'est rien
arrivé.
J'aurais pu succomber aux graves infections que j'ai contractées.
Mais ma constitution physique m'a permis de m'en sortir.
J'aurais dû, pendant l'évacuation forcée vers Buchenwald pour
fuir les Américains, traînard épuisé au bord de la route, recevoir une
balle de SS dans la nuque. Mais cette balle, je ne l'ai pas reçue.
J'aurais dû, à l'issue de cette évacuation, arriver à Buchenwald et
repartir vers l'Est dans une «marche de la mort». Mais, inexplicablement,
j'y suis arrivé trop tard et juste à temps pour me faire libérer.
En 1945, après mon retour, j'ai voulu effacer de ma mémoire
le souvenir de ma déportation. Mais n'était-ce pas injuste vis-à-vis
des hommes qui étaient à mes côtés, notamment mon père, un
homme d'un courage et d'un optimisme extraordinaires, qui n'a
cessé de me protéger jusqu'à sa mort ?»
D'une admirable simplicité, ce récit est le bouleversant
témoignage d'un adolescent déporté dans les camps de la
mort pour la seule raison qu'il était juif. Le lecteur n'en sortira
pas indemne.