Le paradoxe ambulant : 59 essais

"Quand on lit Chesterton, on se sent submergé par une extraordinaire
impression de bonheur. Sa prose est le contraire d'académique
: elle est joyeuse. Ses mots rebondissent dans un
jaillissement d'étincelles, tel un jouet mécanique soudain venu
à la vie, cliquetant et tourbillonnant de bon sens, cette merveille
étonnante entre toutes. Le langage était pour Chesterton un jeu
de construction avec lequel fabriquer des théâtres de marionnettes
et des armes pour rire (...). La prétendue sobriété anglaise
ne lui convenait guère, ni dans le vêtement (son vaste manteau
flottant, son vieux chapeau mou et son pince-nez de gnome
lui donnaient l'air d'un personnage de pantomime), ni dans les
mots (il ne cessait de tourner et retourner une phrase que lorsqu'elle
se déployait comme une liane en fleur, lançant des
rameaux dans de multiples directions avec une fougue tropicale
et s'épanouissant en plusieurs idées à la fois). Il écrivait et lisait
avec la passion d'un glouton pour le manger et le boire, quoique
sans doute avec plus de plaisir, et les souffrances du scribouillard
penché sur la page blanche de Mallarmé semblent n'avoir jamais
été les siennes, pas plus que les angoisses de l'érudit entouré de
volumes anciens. La lecture d'un livre était pour lui une activité
plus physique qu'intellectuelle. (...) Et il écrivait avec le même brio,
en débordant de son siège devant une table tachée de bière dans
quelque café enfumé de Fleet Street. Là, un des serveurs italiens
le décrivit ainsi : «C'est un homme très intelligent. Il est assis et
il rit. Et puis il écrit. Et puis il rit de ce qu'il a écrit.»
(...) Que les événements et leurs causes changent en fonction
de la façon dont on les raconte, représentation de leurs traits communs
ou de noirs océans de différences ; que notre compréhension
de l'univers puisse dépendre de l'arrangement de mots sur
une page et de l'inflexion donnée à ces mots ; que les mots, à la
fin, soient tout ce que nous avons pour nous défendre et que
la valeur des mots, comme celle de nos individus mortels, se
cache dans leur faillibilité même et dans leur élégante fragilité,
tout cela, Chesterton le savait et n'a cessé d'en rendre compte.
Que nous ayons ou non le courage d'être d'accord avec lui, voilà,
manifestement, une autre question."
Alberto Manguel
(Extrait de la postface)