Le roman de la parole

Monsieur Sylvain Grumbacher, le boucher
de la rue des Juifs à Dornach, a été un
incroyable bavard, un schmüser, comme on
disait en yidich alsacien dans sa jeunesse.
Il a servi ses clients mulhousiens, juifs ou
non-juifs, pendant près d'un demi-siècle.
Pendant les trente années qui ont suivi
sa retraite en 1974, de nombreux patients
venaient le voir pour ses massages
réputés. Il rendait lui-même visite aux
personnes âgées de la communauté juive
pour faire leurs comptes, les soigner, ou
encore fêter leur anniversaire. Et toujours,
en racontant à chacune et à chacun son
expérience enracinée dans la tradition,
dans l'histoire violente de son siècle, en
faisant rire son entourage avec ses witz
(blagues) en yidich.
Quand Jean-Yves Cerf, chercheur débutant
en ethnologie, est venu le trouver en l'an 2000
pour recueillir des histoires drôles, ni l'un ni l'autre ne se doutait que leurs
rencontres autour d'un magnétophone se poursuivraient encore des années.
Juste avant de mourir, en 2006, Monsieur Grumbacher a proposé à Jean-Yves
Cerf de continuer l'aventure par un roman. Oui, un roman, disait-il, pour
prolonger leurs conversations. Le roman de la parole est le fruit de cette
rencontre entre deux personnages réels, de ce passage de relais entre lui,
vieil artisan juif traditionnel, prophétique, et le chercheur, intellectuel sans
religion.
Le roman de la parole est la biographie d'un juif polyglotte à l'étonnante
mémoire qui a traversé presque tout le vingtième siècle en Alsace. C'est aussi
une réflexion pratique sur la recherche en sciences sociales, dans un champ
où le sujet, l'homme, est l'égal du chercheur.
L'ethnologie prend son sens dans la coopération.
Le roman de la parole est devenu la thèse soutenue par Jean-Yves Cerf en
décembre 2008 à l'Université Marc Bloch de Strasbourg. Ce livre en est une
adaptation.
Monsieur Grumbacher n'a, de fait, nullement converti l'auteur à sa religion.
Mais il a modifié son système de pensée.
"Je ne lui ai pas donné la parole en allant l'enregistrer. Pour ça, il n'avait pas
eu besoin d'un ethnologue ! J'ai donné à lire ses paroles, et à réfléchir, sur le
sens social de sa parole aux autres." écrit Jean-Yves Cerf