Et demain le Tchad... verbatim : mon expérience au coeur de l'Etat tchadien

Quelques jours après le retour de Douala, tout se confirme. Le Président est
vraiment mécontent de moi et il cherchera à me le faire savoir. C'est franc. Le
Président est un adepte de la confrontation. C'est un trait de la culture zaghawa et j'en
suis un car certains réflexes sont presque innés en l'homme. Moi aussi, je suis un
partisan de la confrontation, du dialogue, de la résolution non violente des conflits.
L'entretien sera très intéressant. Le Président de la République me dit clairement qu'il
a reçu des «informations faisant état de mes activités de l'ombre». Il semble que je
suis un honorable correspondant des journaux de l'opposition auxquels je livre tous les
secrets de la Présidence ! Le Président me montre deux articles que j'aurais signés. Il
s'agit de : «Deby intrônise Deby» dont l'auteur est Georges Séverin Ngueta et «Le
Tchad a trente huit ans» dont l'auteur est Ali A. Haggar. Le Président fait un long
réquisitoire. Je le laisse parler en le regardant droit dans les yeux comme pour lui faire
ressentir l'absurde cheval de la délation sur lequel il est embarqué. Pour moi, Idriss
Deby est et demeure le tombeur de Habré et je n'arriverai jamais à m'accommoder de
la survivance de l'arbitraire. Des questions dans ma tête : qui cherche à me nuire ?
Pourquoi ? Le Président me toise longuement puis il baisse les yeux.
«Ali, j'ai dirigé une armée de 40 000 hommes. Je connais les hommes. Je ne suis
pas un aventurier. C'est plus difficile de gérer une telle armée qu'un Etat. Je viens de
t'observer et j'ai compris. Tu es innocent. Va travailler», dit le Président.
«Le premier article n'est pas de moi. Le deuxième, si ! Je signe toujours mes
articles. J'ai ce courage. J'ai des fréquentations qui peuvent paraître suspectes aux
yeux de ceux qui ne jugent que les apparences. Ce sont des amitiés qui n'ont
absolument rien de subversif. Moi, je vais chez Yorongar et chez Néhémie, en plein
jour. Cela m'aide à comprendre un certain nombre de choses pour pouvoir mieux vous
aider. Je ne diabolise pas vos adversaires politiques. Ce n'est pas moi qui écrit les
éditoriaux du Temps. Je suis éduqué dans le sens de la dignité et de la fidélité. Je dois
également vous dire qu'il y a des gens autour de vous qui sont en train de casser vos
cadres. Je ne suis pas en train de défendre qui que ce soit mais je crois en mon âme et
conscience que Moussa Faki est en train d'être lynché et traîné injustement dans la
boue. Ce n'est pas normal.»
«C'est bon. Va travailler. Vous devez voyager aujourd'hui avec Lamana. Soyez
prudents avec les banquiers à Londres. Ne vous faites pas escroquer. Ne revenez pas
bredouilles.»
«Je voudrais vous demander une faveur.»
«Laquelle ?»
«Le nom du menteur !»
«Tu le sauras par toi-même...». Je le saurai en effet. Il s'agit d'un farfelu aux
grands airs de démocrate.