Une certaine concordance des sentiments

Que fait un homme lorsqu'il sait qu'il n'a plus qu'une seule semaine
à vivre ? Il pense et il regrette, il pleure sur ce qu'a été sa vie et ce
qu'elle aurait pu être. Un mourant est rarement stoïcien. Le temps qui
passe ou plutôt qui est passé. Seul, perdu dans le XV<sup>e</sup> arrondissement
de Paris où il vit et mourra en étranger, il a comme unique témoin de
sa déchéance, une femme mi-infirmière, mi-gouvernante, Anna. Elle
est sa dernière complice. Avec elle, il évoque cette Bretagne dont
il continue à rêver et que seuls les mots font vivre. Et il ressasse.
Le grand amour de sa jeunesse, Cri, est en permanence dans ses
pensées et dans les souvenirs où il aime à macérer encore une fois
jusqu'à la mort qu'il sait proche. Saoul de reproches et d'alcool, de
vieillesse et de culpabilité, il sait qu'il a perdu toute dignité. Il sait qu'il
y a des souffrances bien pires que la sienne mais cette souffrance
enfin évidente qu'il découvre si aiguë est précisément la sienne.
Et puis la dignité n'est pas, pour lui, le mot que l'on peut associer,
avec justesse, à ce passage ou à cette disparition. Tantôt pathétique
et tantôt répugnant, il a tout abandonné hormis ce qu'a été sa vie.