L'analphabète : récit autobiographique

Onze chapitres pour onze moments de sa vie, de la petite fille qui dévore les
livres en Hongrie à l'écriture des premiers romans en français. L'enfance heureuse,
la pauvreté après la guerre, les années de solitude en internat, la mort de
Staline, la langue maternelle et les langues ennemies que sont l'allemand et le
russe, la fuite en Autriche et l'arrivée à Lausanne, avec son bébé.
Ces histoires ne sont pas tristes, mais cocasses. Phrases courtes, mot juste,
lucidité carrée, humour, le monde d'Agota Kristof est bien là, dans son récit
de vie comme dans ses romans.
Je lis. C'est comme une maladie. Je
lis tout ce qui me tombe sous la
main, sous les yeux : journaux, livres
d'école, affiches, bouts de papier trouvés
dans la rue, recettes de cuisine,
livres d'enfant. Tout ce qui est
imprimé.
J'ai quatre ans. La guerre vient de
commencer.
Nous habitons à cette époque un petit
village qui n'a pas de gare, ni l'électricité,
ni l'eau courante, ni le téléphone.
Mon père est le seul instituteur du village.
Il enseigne à tous les degrés, du
premier au sixième. Dans la même
salle. L'école n'est séparée de notre
maison que par la cour de récréation,
et ses fenêtres donnent sur le jardin
potager de ma mère. Quand je grimpe
à la dernière fenêtre de la grande salle,
je vois toute la classe, avec mon père
devant, debout, écrivant au tableau
noir.
La salle de mon père sent la craie,
l'encre, le papier, le calme, le silence,
la neige, même en été.
La grande cuisine de ma mère sent la
bête tuée, la viande bouillie, le lait, la
confiture, le pain, le linge mouillé, le
pipi du bébé, l'agitation, le bruit, la
chaleur de l'été, même en hiver.