Croisière

En choisissant en 1952 de donner une nouvelle traduction du
premier roman de Virginia Woolf The Voyage Out , le grand poète
et traducteur Armel Guerne (à qui l'on doit aussi une magistrale
version française de Moby Dick ) a souhaité donner à lire au plus large
public ce texte fondateur de l'auteur de Mrs. Dalloway. Car sous
son aspect de satire sociale l'histoire de la jeune Rachel Vinrace est
un véritable roman d'apprentissage aux accents autobiographiques
évidents. Lorsqu'elle s'embarque pour l'Amérique du Sud sur le
bateau de son père, Rachel n'imagine pas que ce voyage commençé
sous des traits enchanteurs sera celui des illusions perdues. Certes
Mr. et Mrs. Dalloway sont des passagers charmants, certes à l'arrivée
en Argentine ce ne seront que bals, baisers et même l'amour.
Mais sous la beauté que de noirceurs, les apparences vont vite se
fissurer pour laisser la place aux thèmes favoris de l'auteur : désir
de capter ce qui existe derrière les choses, une subtile proximité
avec la mort. Rachel va tomber malade, se sentira immergée dans
un puits d'eau visqueuse. Mais elle entendra aussi cette phrase :
«Jamais deux êtres n'ont été aussi heureux que nous l'avons été.»
Cette phrase, c'est celle que l'auteur d' Une chambre à soi écrira à son
mari Leonard Woolf à la veille de son suicide. E.M. Forster a, dès sa
parution, salué Croisière comme «un roman qui n'a peur de rien».