Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française. Orphée noir

«Qu'est-ce donc que vous espériez, quand vous
ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ?
Qu'elles allaient entonner vos louanges ? Ces
têtes que nos pères avaient courbées jusqu'à
terre par la force, pensiez-vous, quand elles se
relèveraient, lire l'adoration dans leurs yeux ?
Voici des hommes noirs debout qui nous regardent
et je vous souhaite de ressentir comme moi le
saisissement d'être vus. Car le blanc a joui trois
mille ans du privilège de voir sans qu'on le voie ;
il était regard pur, la lumière de ses yeux tirait
toute chose de l'ombre natale, la blancheur de sa
peau c'était un regard encore, de la lumière
condensée. L'homme blanc, blanc parce qu'il était
homme, blanc comme le jour, blanc comme la
vérité, blanc comme la vertu, éclairait la création
comme une torche, dévoilait l'essence secrète et
blanche des êtres. Aujourd'hui ces hommes noirs
nous regardent et notre regard rentre dans nos
yeux ; des torches noires, à leur tour, éclairent le
monde et nos têtes blanches ne sont plus que
de petits lampions balancés par le vent.»
Jean-Paul Sartre