De l'engagement dans une époque obscure

L'obscurité ou la luminosité d'une époque dépendent de l'existence de
possibilités concrètes de dépassement de ce qui met la vie, sous toutes
ses formes, en péril. Les époques antérieures ont été des époques de la
promesse : promesse de salut dans l'au-delà à l'époque de Dieu, promesse
de «paradis sur terre» à l'époque de l'Homme. Nous vivons aujourd'hui
à l'ère de «l'homme normal», cet individu flexible, «résilient», qui n'est
rien en soi, mais peut tout devenir (du moment que c'est économiquement
utile), et notre époque est obscure car cette croyance que tout est possible à
celui qui saura s'adapter produit en réalité une grande impuissance.
Face à la production massive de cet individu hors sol, les auteurs en
appellent à un engagement-recherche. Il s'agit de construire des formes
d'agir qui ne soient pas tributaires de croyances en un avenir meilleur
et passent par l'acceptation du monde tel qu'il est ; de renouer avec la
complexité de la réalité en récusant l'existence d'un centre, sorte de point
de vue «de nulle part», d'où l'on pourrait totaliser le savoir sur la société et
agir globalement sur elle. Le développement de la puissance de connaître
et d'agir passe ainsi par la reconnaissance de la multiplicité des dimensions
qui nous traversent, l'approfondissement des situations et des paysages qui
fondent nos existences et par l'entretien d'une pensée du conflit, condition
de résistance à l' artefactualisation du monde et du vivant.