Europe, n° 1041-1042. Témoigner en littérature

Longtemps, on n'a pas «témoigné» en littérature. Le fait qui consiste, pour les survivants
d'un crime de masse, à rédiger et à publier le récit circonstancié des violences
dont ils ont été les témoins pour les porter à la connaissance de tous
est une pratique sociale récente, qui s'est inaugurée comme telle au début du XX<sup>e</sup> siècle,
dans le sillage de la Première Guerre mondiale et du génocide des Arméniens.
Dans ce moment advient en effet un nouvel intolérable : la négation du crime -
sous toutes ses formes. Cédant à «la violence d'une impulsion immédiate,
aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires», comme l'écrit Primo Levi,
certains entreprennent alors, parfois au péril de leur vie, de décrire ce qu'ils ont subi
pour l'attester. Là réside la spécificité du genre : fondé sur le modèle judiciaire,
le témoignage littéraire est une déposition devant l'Histoire reposant sur le serment
que fait le témoin de dire «la vérité, toute la vérité, rien que la vérité».
À la fois oeuvre littéraire et document doté d'une valeur probatoire,
le témoignage consacre une rupture radicale avec la doctrine de l'autonomie de l'art
héritée du romantisme ; il invite ainsi à un réexamen critique de certains crédos
contemporains relatifs à l'absolue liberté d'invention de l'artiste, à la déliaison
de l'éthique et de l'esthétique, ou encore à la réduction de la littérature à la fiction.
L'avènement du témoignage a produit un schisme littéraire
dont on n'a peut-être pas encore pris toute la mesure.
De la Grande Guerre au génocide des Tutsi du Rwanda en passant
par le génocide des Arméniens, les camps de la Kolyma, l'univers concentrationnaire
nazi, l'extermination des Juifs d'Europe, le bombardement atomique d'Hiroshima,
l'exil rural forcé dans la Chine populaire des années 1968-1980, le génocide cambodgien
et la «décennie noire» qui ensanglanta l'Algérie des années 1990,
ce numéro d' Europe invite à une nécessaire réflexion sur l'acte de témoigner
en littérature. Puisse-t-il contribuer à marquer un tournant dans l'histoire
de la réception d'un genre qui demeure encore trop souvent relégué
dans une position marginale, alors même qu'il a donné,
selon les mots de Georges Perec, «l'exemple le plus parfait
de ce que peut être la littérature».