Le voyage du centurion

«Mon Dieu, je vous parle, écoutez-moi ! Je ferai tout pour vous gagner.
Ayez pitié de moi, mon Dieu, vous savez qu'on ne m'a pas appris à vous
prier. Mais je vous dis, comme votre Fils nous a dit de vous dire, je
vous dis de tout mon amour, comme mes pères vous l'ont dit autrefois :
Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié... Que votre règne
arrive... Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel... Donnez-nous
aujourd'hui notre pain de chaque jour ; pardonnez-nous nos offenses
comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés... et ne nous laissez pas
succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il !
Qu'elle est belle, la première prière ! Qu'elle est bénie et précieuse au
Seigneur ! Que les anges du ciel l'écoutent avec joie ! Allons ! pauvre
homme, relève-toi ! Voici que Jésus n'est pas loin, et qu'il va venir et
qu'il ne peut tarder ! Déjà tu regardes avec tranquillité la terre de la
réconciliation et le soir de ta consolation. Reprends ta route. Espère la
plénitude de ton coeur, et dans la force de ton âge nouveau - et le reste
te sera donné par surcroît...
«Mais quoi ! Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer ?»
Ernest Psichari
La vie brève et intense d'Ernest Psichari (1883-1914) est le condensé des
passions, des désillusions et de l'espérance de la jeunesse intellectuelle du début
du XX<sup>e</sup> siècle. Petit-fils d'Ernest Renan, il grandit dans le monde brillant qui
enfanta l'intelligentsia de gauche.
Son engagement dans l'armée et sa conversion au catholicisme dans les sables
de Mauritanie feront de lui un écrivain mystique, un aventurier colonial et
un héros de la grande guerre. Ami de Maritain et de Péguy, il s'apprête à
entrer au séminaire quand la guerre éclate. Lieutenant d'artillerie coloniale,
il tombe au champ d'honneur le 22 août 1914 en Belgique.