Heures ouvrables et carnet de route : chronique

«Raoul est le contraire d'un metteur en images et il n'a que
faire des plans cadenassés de Bluwal, des mises en page méthodiques
d'Averty, des acteurs aux semelles de plomb dirigés par
Lorenzi, des travellings programmés comme des tournebroches.
Dans la feinte ignorance de la technique qu'il utilise (mais sait-il
seulement ce qu'est une cellule ?), il se veut le poète du plan-séquence,
qui filme comme il respire pour avoir compris
qu'aujourd'hui il ne s'agit plus d'être inspiré (ô Lamartine), mais
de respirer mieux (ô Marchais). C'est pourquoi, jamais assez
légère, jamais assez sereine, la caméra de Raoul Sangla semble
poussée par le vent et capter au petit bonheur quelques bribes de
l'air du temps. Drôle d'animal que cette caméra : elle marche
comme vous et moi, flâne, joue à la marelle, jubile, fait des
caprices, titube - risquant perpétuellement le pire, dont nous
découvrons alors qu'il est le plus fidèle compagnon du meilleur.
Oui, il faut avoir vu Raoul Sangla observer l'espace de son tournage,
lever la tête et humer l'air, comme ces jardiniers chinois
pour qui la cohérence de l'univers tient à l'arrangement miraculeux
d'une branche de cerisier au-dessus d'une cascade. Qu'importent,
alors, les obscurités, les passages à vide, les trous d'air, les
échecs. Il est arrivé à Noureev lui-même de tomber sur le cul.»
André S. Labarthe, cinéaste, in «200 téléastes français» de
Christian Bosséno, CinémAction, co-édition Corlet Télérama.