Survivre, etc...

Mordecai Richler, comme nombre de ses personnages, a été
profondément marqué par les moeurs colorées et solidaires du
quartier de Montréal où il a grandi. Devenu écrivain, il a créé
un quartier imaginaire, décalqué de celui de son enfance.
Longtemps après les avoir quittées, Richler a continué à
respirer l'air de ces rues, à s'en souvenir sous tous ses angles,
à s'en remémorer tous les sons, toutes les odeurs. Puis, pendant
cinquante ans, il s'est employé à les recréer dans ses livres.
Une demi-douzaine de rues à l'ouest du boulevard Saint-Laurent,
dit «la Main», de la rue Saint-Viateur à la rue Laurier :
voilà le coeur du quartier ouvrier juif de Montréal, dans les
années cinquante et soixante. On y trouvait le delicatessen
Chez Wilensky, où un garçon précoce suscita un jour l'envie de
ses camarades en tirant de sa poche arrière un préservatif,
«car il en faut un, au cas où». Et le salon de coiffure de Jack et
Moe, où les hommes pouvaient suivre les matches de hockey
à la radio, ou parier quelques sous sur un cheval. Ou encore
l'arrière-salle du bar-tabac Schacter, où Richler père et ses amis
se retrouvaient bien souvent pour jouer au gin rummy.
Dans ces quelques rues, on trouvait de tout, des guides
spirituels (à la synagogue Jeune Israël, avenue du Parc) aux
tentations de la chair (le strip-tease complet de Lili St Cyr sur
«la Main»). Elles ont aussi donné naissance à des effrontés
comme Duddy Kravitz, des névrosés comme Joshua Shapiro,
des obsédés comme Jake Hersch, des soiffards comme Barney
Panofsky. Les personnages de Richler jaillissent de la page avec
une vigueur époustouflante.
On trouvera dans ce livre le meilleur de Richler, textes de
fiction ou non, enrichi de photographies tirées des archives
familiales. Le lecteur pénétrera ainsi au plus intime de cette
rue, qui a créé l'un des plus grands écrivains canadiens, lequel
le lui a bien rendu. Richler l'a dit lui-même : «Dussé-je vivre
longtemps en pays étranger, que je continuerais de me sentir
profondément enraciné rue Saint-Urbain, à Montréal. C'est là
qu'était mon époque, c'est là qu'était ma place, et je me suis
assigné la tâche d'en rendre compte.»