Les remous de la Dordogne

L'histoire que voici est bien trop vraie pour être simplement
un roman. Elle nous conduit tout au long du
chemin de rive de la Dordogne, à la veille de la guerre
de 1870. En ce temps-là, la rivière était encore «marchande», et
des hommes, souvent très jeunes, risquaient leur vie pour
transporter sur des bateaux d'infortune du merrain pour les
tonneaux, des échalas pour la vigne, du charbon... Dans la
«Haute-Vallée», du côté de Spontour, bien en amont
d'Argentat, une activité de ruche occupait tout un monde de
bûcherons et de gabariers en attendant que l'eau soit «de
voyage» et que l'on puisse partir pour Souillac ou Libourne
avant de remonter à pied, une fois la livraison accomplie. Un
monde différent du «Plateau», où le mariage entre une fille
«d'en haut» et un garçon «de l'eau» semblait impossible.
Cette aventure, la famille Delage l'a cent fois connue, et lors
de maints naufrages elle a laissé les siens. Comme si chaque
fois la rivière avait réclamé son dû, sa part de vies humaines,
avant d'être elle-même victime du «progrès» avec l'arrivée du
chemin de fer et la terrible crise du phylloxéra qui ravagea les
vignes du Bas-Pays.
Pour autant, la Dordogne venait-elle de dire son dernier mot ?
Pour les «gens de l'eau», l'amour de la rivière n'était-il pas trop
fort pour leur permettre de tourner la page ? Peu après le jour de
la Saint-Jean 1891, lorsqu'on demande au petit Joseph ce qu'il
veut faire plus tard, la gorge serrée, il répond : naviguer...