La Suisse, nation fêlée : essai sur le nationalisme helvétique

Dans l'histoire européenne ont commencé à se former, à partir de la fin du
XVIII<sup>e</sup> siècle, des objets politiques inédits que l'on appelle maintenant des nations.
Le mouvement a commencé en France et en Grande-Bretagne, pour se propager
rapidement dans toute l'Europe, soutenu par les profonds bouleversements
entraînés par la révolution industrielle et une timide démocratisation des sociétés.
Au milieu de ce continent en pleine mutation se trouve un autre objet politique,
au moins aussi étrange, vieille confédération d'États souverains sortie tout droit
du Moyen-Âge et qu'on appelait encore il y a peu le «Corps helvétique».
La Suisse, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, est-elle affectée par ce vaste
mouvement des nationalismes, et si oui comment ?
Les nations européennes se construisent fondamentalement autour de quatre
éléments : un État centralisé, un territoire, une histoire et un peuple.
Dans leur plénitude, ces quatre éléments manquent à la Suisse. En fait d'État
centralisé, on trouve plutôt un pouvoir central faible, débordé à la fois par des
cantons ayant conservé de nombreuses prérogatives et par des associations privées
redoutablement efficaces. Son territoire n'est que le résultat hasardeux de traités
d'entraide successifs ; son histoire est marquée par la désunion et les guerres ;
quant au peuple suisse, il faut avoir une imagination fertile pour en concevoir concrètement
l'existence. C'est pourquoi il faut parler, à propos de la Suisse,
d'une fêlure nationale.
A défaut de peuple facilement identifiable, on construit des mythes politiques
rassembleurs, parmi lesquels la neutralité armée, le consensus, le fédéralisme
ou la démocratie. Mais cette mythologie tourne toujours un peu à vide,
ce sera le propos de cet essai de le montrer.