Institutions et coutumes canaques

P
our l'auteur, la société kanake est une société de devoirs, et
donc elle est aussi une société de fraternité. Refusant les
simplifications abusives de l'époque et essayant de «juger chacun
selon sa mesure», Eric Rau a su faire avant l'heure oeuvre
d'anthropologie juridique.
Membre de l'école publiciste coloniale, il eut le mérite de
reconnaître l'adaptabilité de la coutume à la «modernité» et de
refuser les théories évolutionnistes présupposant que les cultures
océaniennes étaient inévitablement amenées à se fondre dans le
moule occidental.
Cet ouvrage, comme celui de J. Garnier réédité précédemment,
nous montre que de nombreux auteurs ont toujours su faire la
différence entre la mission civilisatrice que s'était donnée la France
et les ombres du fait colonial. Et comme E. Rau l'écrira plus tard
dans son livre testament, Le juge et le sorcier , j'étais «pratiquement
coupé de tout contact avec les indigènes : pour donner des terres
aux colons, on avait refoulé les Canaques dans les réserves... Les
rejoindre constituait une véritable expédition. J'y allais cependant,
car je m'étais pris d'intérêt pour ces hommes».
C'est au titre de cet intérêt que l'auteur proposait la création
d'une justice «indigène» de nature étatique, qui se mettra
finalement en place cinquante ans plus tard suite aux ordonnances
de 1982 et aux Accords de Matignon de 1988.
Or, paradoxalement, si E. Rau, nommé en 1933 juge de paix à
compétence étendue de Thio, est le premier à avoir réfléchi de
manière systématique sur le «droit coutumier», il s'est dans le
même temps refusé à fixer par écrit celui-ci, son ouvrage
d'anthropologie juridique n'ayant pas vocation à restreindre la
liberté d'action et la vitalité de la «coutume».
La présente réédition est enrichie d'une présentation substantielle
par Régis Lafargue, magistrat continuateur aujourd'hui dans la voie
ouverte par Éric Rau.
Pr. F. Angleviel.