Jean Malrieu

Faut-il raconter la vie des poètes ? Les plus fascinants
ne sont-ils pas ceux dont nous ignorons
presque tout, qui n'ont laissé qu'une oeuvre ? Je sais
bien ce que l'on reproche aux biographies, elles ne
sont pas seulement indiscrètes : en s'ajoutant au texte,
le font-elles mieux connaître ? Elles donneraient plutôt
l'illusion de la connaissance. Entre l'anecdote et
l'événement, comment choisir ? Que savons-nous de ce
qui importe à l'oeuvre, de ce qu'elle retient pour le
transformer ? Surtout, savons-nous de quelle manière
elle influence la vie ? Pour certains l'oeuvre est le but
exclusif, ils lui sacrifient leur vie. De l'absolu Jean
Malrieu avait une autre approche. Ce ne sont pas les
mots seuls qui tremblaient pour lui. La perte d'un chat,
la chute d'une feuille, la venue d'un poème : a-t-il une
fois distingué l'absolu du relatif, ce que du moins on croit désigner par de tels termes ? Il aimait
les anecdotes, tous ceux qui le rencontrèrent s'en souviennent, et c'est le titre d'une partie de
La Vallée des Rois , mais il s'agissait à ses yeux d'événements ou de mythes. Le familier, le fabuleux,
ensemble. L'oeuvre et la vie, lui-même ne les séparait pas. Ce n'est pas l'abondance de
l'oeuvre qui me surprend, Jean Malrieu n'a tant écrit que pour appeler la vie, qui était tout, dont
le plus beau nom peut-être est poésie, quand se confondent la «grâce» et l'«insatisfaction».
(...) ce tremblement de l'être entier, Jean Malrieu nous laisse un seul poème, morcelé, recommencé,
qui est son oeuvre, qui est sa vie.
Pierre Dhainaut