Protée : les impostures de l'identité

Ce livre d'égarement, de labyrinthes et de pertes, est un
long hurlement d'amour et de mort. Il faut bien avouer
qu'il est difficile d'aimer quand on ne sait pas qui l'on est,
et pas d'avantage qui est la femme que l'on aime et que
l'on pleure. Comment aimer et comment vivre, quand
on est soi-même toute une peuplade et que chacun de
ceux que l'on croise, la femme au premier chef, sont également
des peuplades, des avenirs et des passés, des bonobos,
des singes vieux de deux millions d'années, et leurs
singesses et leurs «coïts répétitifs», des arbres et des
méduses ? Ou bien, on se mélange avec la femme jusqu'à
la fureur et l'on devient un de ces hermaphrodites, un de
ces êtres sphériques entrevus par Platon, homme et
femme à la fois, et dont chacune des deux moitiés copule
sans trêve avec l'autre moitié.
Telles sont les règles sans pitié de l'amour fou. Celles qui
régissent la jouissance et la terreur des amants incestueux,
la soeur et le frère, cette Agathe et cet Ulrich, les amants
inassouvis de Robert Musil, à jamais carbonisés par le
souvenir de ces «deux ventres copulants» et l'éclair fixe,
irrémédiable, des «quelques minutes extravagantes de
leurs peaux accolées».
Gilles Lapouge