Les impunis : Cambodge : un voyage dans la banalité du mal

«Alors que deux filles passent à moto, souriantes, la première
sans casque et une bière à la main, la seconde sans casque
non plus et assise en amazone, Chea évoque les riches heures
de la bourgade de Pailin. Selon le moine, qui sourit lui aussi
aux deux motocyclistes et qui ne cesse de se gratter le crâne,
les filles viennent des quatre coins de la région, de Battambang,
de Sem Reap et même de Phnom Penh, pour ne pas dire de
villes plus lointaines encore, afin de rallier les maisons de plaisir
de la montagne. Chea dit que la ville des hauteurs est devenue
un lieu de perdition, après que les Khmers rouges ont prôné
la pureté, une mauvaise pureté, la pureté absolue, édictée par
des heures de discours, par des kilomètres de principes,
ceux de l'Angkar, l'organisation derrière laquelle se cachaient
Pol Pot et ses sbires.»
Au Cambodge, tous les Khmers rouges n'ont pas été jugés,
loin de là. Pendant plusieurs années Olivier Weber a arpenté
la région de Pailin, devenue une enclave de non-droit négociée
à la fin de la guerre par d'anciens responsables du génocide.
Dans l'indifférence générale, ils ont instauré un mini-État
mafieux où les bourreaux d'hier se cachent derrière un écran
d'or. Bordels, casinos, trafic de rubis, blanchiment d'argent...
Les sbires de Pol Pot, qui avaient aboli la monnaie et puni
de mort les relations sexuelles hors mariage, font régner une
terreur subtile. Loin des procès officiels, ils prospèrent en toute
impunité, et le mal, à force d'être accepté, finit par se banaliser.