Absolute directors. Vol. 2. Le temps de la décadence

Absolute directors
Le temps de la décadence
Le moteur pétaradant déchirait la nuit dans un magma de cliquetis dissonants. Ils
roulèrent à fond la caisse sur une route désaffectée caressant l'espoir de percuter
de plein fouet un semi-remorque qui aurait eu la miraculeuse idée de leur griller la
priorité.
Les Schrader, bien décidés à en finir avec leurs névroses, venaient de commencer
une séance de roulette russe à bord de leur bagnole. Ils étaient déterminés à rejoindre un monde qualifié de meilleur, l'historique mortifère de la famille ayant déjà
fait ses preuves sur le plan statistique. La scène ressemble à s'y méprendre au final
du Thelma et Louise de Ridley Scott. Paradoxalement, Léo semblait avoir la tête
ailleurs, comme perdu dans des pensées hors sujet au vu de l'étrange contexte. La
tension était extrême. Le moteur de la Chevrolet faisait un tel baroufle qu'on aurait
juré le bruit d'un Spitfire en piqué dans la nuit du blitz anglais. Paul regardait droit
devant lui et marmonnait des banalités, du genre tirades existentielles quand on n'a
plus grand-chose à dire et très peu de temps à vivre. Subitement, Leo se mit à gueuler, tentant de couvrir de sa voix les décibels de la mécanique en surrégime. L'intervention inopinée de Léo gâcha les précieuses secondes que savourait Paul, celles, si
délicieuses, qui précèdent le grand saut vers l'inconnu.