Journal : mémoire de la vie littéraire. Vol. 1. 1851-1865

«Il n'y a qu'une biographie, la biographie parlée, celle qui a
la liberté, la crudité, le débinage, l'enthousiasme sincères de la
conversation intime. C'est cette biographie-là, que nous avons
tentée, dans ce journal, de nos contemporains.» Dès le début
de leur carrière littéraire, les frères Goncourt ont ainsi consigné,
au jour le jour, non seulement les rencontres qu'ils firent dans
le monde de la politique, de la finance, du théâtre, des sciences
et des arts, mais aussi les propos qu'ils purent surprendre à table
ou ailleurs, les secrets qu'ils crurent découvrir en scrutant leur
entourage.
Observateurs indiscrets, chroniqueurs méticuleux, juges sans
indulgence, les Goncourt nous ont livré, pour le second Empire
et les débuts de la III<sup>e</sup> République, l'équivalent des Mémoires de
Saint-Simon. Une fresque aussi détaillée qu'animée de la société
de leur temps. Société bourgeoise, société de parvenus, issue de
la Révolution française, et à laquelle ils se sentent totalement
étrangers. Société égalitaire, matérialiste, inculte, selon eux, qui
affirment que : «Nul en ce monde n'est pareil. [...] L'inégalité
est le droit naturel ; l'égalité est la plus horrible des injustices.»
Ou encore : «L'aristocratie moderne est l'argent.» Et enfin :
«La tyrannie de l'ouvrier va être la tyrannie des siècles futurs :
la tyrannie brutale du nombre inintelligent.»
L'ironie des Goncourt à l'égard de la vulgarité de leur époque
n'a d'égal que le pessimisme visionnaire d'un Chateaubriand ou
l'impartialité désabusée d'un Tocqueville.