Les chopines

Ils sont quatre. Ils se retrouvent à la même table, au
bistrot, tous les soirs avant l'heure de la soupe. Depuis
trente, quarante ans peut-être, ils boivent le coup de
l'amitié. La chopine. Là, ils refont le monde, retaillent
les costumes des absents. Ils ont une mémoire et même
des amours communes. Ils croient tout savoir les uns des
autres et pourtant, ignorent l'essentiel. Au crépuscule
d'une vie passée en voisinage, des secrets ont résisté
dans le coeur de chacun. Et résisteront au-delà de la mort.
Elle seule peut les séparer. Elle ne s'en prive pas.
Un style limpide, sonore, qui joue de toutes
les émotions, avec le rire en prime.
Alain, le nouveau, y a pas à dire, il sait jouer à la belote.
Mais il est lent. Il réfléchit, il se tâte, il tergiverse et surtout,
il ne triche pas. Les discussions s'éternisent, après
la partie. Jeannot rouspète :
- Comment voulez-vous jouer avec un type qui ne triche
pas ?
- Un type qui prétend gagner sans tricher, dit Léopold,
c'est louche, ça cache quelque chose et, en général, ça
triche !
- Pas du tout, prétend le suspect, je sais jouer, voilà
tout !
- Tu TRI-CHES !
- Mais puisque je vous dis que...