Même les bourreaux ont une âme

«Je suis à Paris, je voudrais vous voir.»
L'homme parlait en allemand. Je reconnus sa voix aussitôt.
Nous étions en 1984 et je l'avais pourtant entendue
pour la dernière fois quarante ans plus tôt, en février 1944. Mais
il n'y avait aucun doute, c'était lui : Léo, un médecin allemand de
la Gestapo qui m'avait retenue enfermée durant plusieurs mois,
pendant la Seconde Guerre mondiale.
Ses traitements sévères m'avaient presque laissée pour morte,
enfermant mon corps dans une résille de douleur dont,
aujourd'hui encore, je reste prisonnière.
Léo à Paris. Mon bourreau à ma porte. Que me voulait-il ?
Le choc de sa voix réveilla en une fraction de seconde un passé
dont je pensais avoir tourné la page. J'eus l'impression que la maison
s'écroulait sur ma tête. Je me revis jeune fille de dix-huit ans
poussée par les circonstances à entrer en Résistance.