Roman sans titre

« Toute la nuit, j'ai entendu le vent hurler dans la gorge
des Ames Perdues. D'interminables gémissements entre-coupés
de sanglots. Parfois, il hennissait comme une
jument en chaleur. Le toit de bambou tremblait, les tiges
écrasées sifflaient. On eût dit qu'une symphonie funèbre
traversait la campagne. Notre veilleuse vacillait, prête à
s'éteindre.
J'ai sorti la tête de la couverture. J'ai soufflé la flamme,
espérant sombrer corps et âme dans la nuit. Une branche
morte frappait le mur en cadence. Impossible de dormir.
Dehors le vent mugissait comme une bête sauvage ! Alors
j'ai murmuré une prière : "Chères soeurs, vous qui avez
vécu et êtes mortes en êtres humains, ne nous hantez plus.
Protégez-nous. Armez nos corps, éclairez notre esprit,
faites que nous puissions vaincre à chaque combat...
Quand viendra la victoire, quand notre patrie connaîtra la
paix, nous vous ramènerons à la terre de vos ancêtres."
J'ai enfoui mon visage sous la couverture. J'ai essayé
d'oublier le vent. Mais le vent continuait de transpercer la
couverture, de s'engouffrer dans la gorge des Ames
Perdues.
Deux semaines auparavant nous y avions enterré six
jeunes filles. »