Profession cinéaste... : politiquement incorrect !

Jacques Dupont ! Ce nom français par excellence, au point d'en paraître banal
(du moins autrefois), ne semblait pas promettre, à celui qui le portait, un destin
exceptionnel. Paysan, artisan, instituteur, soldat, oui, peut-être. Voilà ce qui pouvait
attendre tous les Jacques Dupont de jadis, et Dieu sait s'ils durent être nombreux.
Mais le nôtre devait échapper aux destinées ordinaires. Il fut aidé en cela
par un vingtième siècle fertile en trouvailles nouvelles, propres à faire bouger le
paysage. Sur son chemin, ce Dupont-ci en rencontra deux qui modifièrent profondément
sa trajectoire : le cinéma et la décolonisation. Le cinéma pouvait avoir
du bon, source d'évasion pour ses pratiquants, public ou cinéastes. Pour la décolonisation,
ce sera autre chose...
Après l'IDHEC, l'Institut des Hautes études cinématographiques dont il sort
major, et plusieurs courts-métrages et documentaires exotiques (dont Crèvecoeur ,
film sur le bataillon français dans la guerre de Corée, qui lui vaudra l'inimitié vigilante
des communistes, puis La Passe du Diable (1958) avec Pierre Schoendoerffer, Joseph
Kessel et Raoul Coutard), voici la consécration en 1960, avec Les Distractions , un premier
grand film de fiction, tourné en France cette fois. Les acteurs s'appellent Belmondo,
Claude Brasseur, Alexandra Stewart, Mireille Darc, tous futures grandes
vedettes. Nous sommes à l'époque où débutent Chabrol, Godard, Truffaut et plusieurs
autres. Belle époque somme toute. Oui, enfin... C'est le moment que choisit
Jacques Dupont pour s'engager à fond dans une cause perdue, lui, les siens, famille
et amis. Bientôt, l'étiquette aux trois lettres infamantes : OAS, leur collera sur le dos
pour longtemps, si longtemps que Jacques Dupont ne pourra plus jamais faire de
longs métrages. En effet, à son nom, toutes les portes se ferment, tous les projets sont
refusés. Non seulement dans l'aventure la France a perdu l'Algérie, mais aussi
nombre de ses meilleurs serviteurs, militaires et civils. Elle a perdu notamment un
futur grand cinéaste et c'est bien dommage. Comment beaucoup plus tard Jacques
Dupont trouvera refuge et salut à la télévision, c'est entre autres ce que raconte son
livre passionnant, passionné aussi (on ne se refait pas). Il est maintenant grand temps
que je laisse au lecteur le plaisir de le découvrir. Écoutons plutôt le clap traditionnel
et les mots magiques : «Silence ! On tourne.»
Philippe d'Hugues