Une hermine à Tchernopol : un roman du pays du Soleil couchant

À Tchernopol, les nationalismes sont légion et l'antisémitisme
de plus en plus virulent. La guerre de 14 vient de s'achever,
entraînant à sa suite l'effondrement de l'Empire des Habsbourg
et de ses valeurs. Symbole de cette fin tragique est le destin
de Tildy, hussard de l'armée austro-hongroise, avec son
anachronique sens de l'honneur et de l'obéissance. Une allusion
maladroite à une demi-soeur de sa femme le conduit à provoquer
en duel deux de ses supérieurs qui, au lieu de l'affronter, le font
enfermer dans un asile d'aliénés. Représentant pathétique d'un
ordre révolu, Tildy agit avec autant de bravoure et d'inconscience
que l'hermine du titre, dont la légende prétend qu'elle meurt dès
que son pelage est souillé.
Dernier sujet de l'Empire, ainsi qu'on le qualifia parfois, Gregor
von Rezzori vient d'un pays, la Bucovine, qui n'existe plus
ou a changé si souvent de maître (Autriche, Roumanie, Russie,
Ukraine) qu'il reste insaisissable. Né en 1914 à Czernowitz, issu
d'une vieille famille de la noblesse sicilienne, cet écrivain nomade
a vécu dans diverses capitales européennes ainsi qu'à New York.
Son oeuvre est une description impitoyable de l'antisémitisme
en Europe et une analyse du monde germanique : «sa Tchernopol
fictive est la dernière capitale littéraire du monde de l'Est si
présent dans une grande partie de la littérature autrichienne»
(Claudio Magris). Souvent comparé à Joseph Roth, Robert Musil
ou encore Thomas Mann, il est sans conteste l'un des plus grands
écrivains de langue allemande du XX<sup>e</sup> siècle.