Le mot musique ou L'enfance d'un poète

Peu à peu s'était insinué en moi, l'âge venant,
le besoin obscur de baliser ma route en amont
afin que les miens, les tout premiers, soient enfin
au clair sur ce parcours maintes fois évoqué, à
demi-mots, en poèmes sibyllins ou à l'occasion
énigmatiques. Puis la mort du père mit en
branle une remémoration tumultueuse, à laquelle
je ne résisterais pas, qui m'imposait de dire vrai
avec les mots justes. Le récit qui en est résulté
n'est pas une confession désabusée mais l'évocation,
sans fards et à grands traits, d'aventures
portées par une curiosité et une exaltation incessantes.
Il m'importait tout autant d'en appeler à
des origines familiales décidément discrètes
pour qu'enfin ce qui pouvait l'être de cette humble
chronique soit quelque part consigné.
La mémoire rompt les amarres, défait ses
liens et déferle... Voici le scribe astreint à apaiser,
ordonner et insérer dans une cohérence des
souvenirs désemparés survenant parfois en
haillons effilochés, auxquels il faut bien redonner
figure. J'ai renoncé à vérifier «sur le terrain»
quelque détail que ce soit, de caractère topographique
ou historique, m'engageant ainsi à ne
recourir qu'à ma seule souvenance, avec ses trous
et ses flous au milieu desquels je devais prendre
parti. Ainsi, certains détails anecdotiques pourront-ils
paraître «arrangés», mais je jure que
mon récit est foncièrement sincère et de bout en
bout authentique.