Monsieur Sylvestre

La lune n'était pas levée, et je suis venu à tâtons
par ce chemin désert où l'on n'aperçoit pas
même l'ombre d'un chien errant.
Si la mère Agathe, qui me dorlote, ne m'eût
attendu, et que je n'eusse vu briller sa lumière à
la fenêtre, je ne sais si j'aurais retrouvé mon gîte.
En me dirigeant vers cette étoile polaire, j'ai vu
briller l'autre étoile mystérieuse à l'autre versant
du vallon. Se regardent-elles, se voient-elles
l'une l'autre, ces deux pauvres étoiles terrestres ?
Celui ou celle qui veille là-bas ne sait peut-être
pas que quelqu'un veille ici. Mon village dort
comme un seul homme. Le village d'en face ne
laisse pas échapper la moindre clarté. Ces deux
petites maisons, sentinelles perdues dans la nuit
et le silence, sont seules vivantes dans la vallée
muette ; mais elles ne se connaissent pas plus
que les habitants de Vénus ne connaissent ceux
de Saturne, et chaque homme est un petit monde
qui roule dans sa petite orbite sans se révéler au
petit monde tout différent qui passe près de lui
et qu'il appelle son semblable.