Le militaire philosophe ou Difficultés sur la religion proposées au père Malebranche, père de l'Oratoire par un ancien officier

Le Militaire philosophe du baron D'Holbach et de Jacques Naigeon
n'avait pas été réédité depuis 1770.
Lorsque les auteurs écrivent : «L'ouvrage que nous donnons existait
depuis fort longtemps en manuscrit dans les bibliothèques de plusieurs
curieux», ils font allusion aux Difficultés sur la religion proposées au père
Malcbranche de Robert Challe (1659-1721), manuscrit circulant vers
le milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle. Challe est déiste, convaincu de l'éternité de
Dieu et de l'immortalité de l'âme. D'Holbach et Naigeon sont de
conviction contraire mais sont séduits par l'apparente simplicité du
questionnement et l'efficacité du procédé d'exposition. Ils retitrent le
texte, et le transforment en un pamphlet athée qui va circuler sous le
manteau, alimentant la «crise de conscience européenne» anticipatrice
de la Révolution française.
«Si ayant l'honneur de vous voir, mon Révérend Père, je me
plaignais d'avoir trouvé un grand embarras sur le pont Notre-Dame,
vous me croiriez aisément. Si je disais qu'il y a eu vingt personnes de
blessées, vous pourriez me croire, malgré votre étonnement. Si j'ajoutais
que de ces vingt personnes cinq ont eu l'oeil droit crevé, cinq l'oeil
gauche, cinq le bras cassé, et cinq la jambe, vous commenceriez alors
à ne point me croire du tout.
Mais que serait-ce donc si j'ajoutais encore que j'ai soufflé sur
tous ces gens là et qu'ils ont été guéris ? Que serait-ce si je vous disais
que j'ai pris un carrosse d'une main et que je l'ai enlevé pour laisser
passer les autres, et si je concluais de là que vous me devez du respect,
de la considération, une obéissance aveugle, à moi et à tous ceux qui
porteront un tel habit ? Acquiesceriez-vous à mes lois ? Vous rendriez-vous
à mon témoignage, sous le faux et vain prétexte que vous m'avez
bien cru lorsque je vous ai parlé de l'embarras que j'avais rencontré ?
Certainement vous me traiteriez de fou. Et si votre patience allait
jusqu'à me répondre, vous me diriez que vous avez cru ce qui était
croyable et non ce qui est une fable, que vous avez cru ce que vous
n'aviez aucun intérêt de soupçonner de faux, et non ce qu'il vous
serait onéreux de croire sans fondement et sans profit pour vous.»