Fils et petit-fils de bergers en Alta Rocca

LA TRANSHUMANCE se préparait quelques jours à l'avance. Il fallait laisser tout en ordre. Du pain biscuit en quantité et des réserves alimentaires étaient stockés dans notre maison d'Oriu afin que ceux qui devaient rester à la plaine durant les grands travaux des champs ne manquent de rien. Au moment de la fenaison, des blés à couper ou la vigne à traiter, on ne pouvait s'absenter pour aller à la ville.
La veille du départ, le cabriolet était chargé de caisses où l'on avait entassé des provisions et des vêtements chauds. Le lendemain, les poules étaient enfermées dans une grande caisse à claire-voie et prenaient place dans le chargement, en même temps que le chat, placé dans un carton fermé sur lequel on avait pratiqué quelques trous pour qu'il puisse respirer.
Les chiens suivaient le troupeau qui s'ébranlait après la traite du matin. Notre mère arrivait à faire son fromage avant de fermer « le Château ». Dans la mesure du possible, les cochons partaient avant la levée du jour, puisqu'ils supportaient difficilement les chaleurs du mois de juin. La mission de les guider incombait aux deux aînées de la famille. Ce qui signifiait que jeunes, sinon très jeunes, nous devions faire le trajet à pied jusqu'à Sapareddu.
Le lendemain, il n'y avait pas que les cochons qui avaient mal aux pieds. C'est pourquoi, en guise de repos, nous en avions pour trois jours à ensemencer les légumes, pendant que mon père traçait les sillons. Son temps était compté car il devait vite retourner à la plaine où les grands travaux ne pouvaient attendre.
Avec cet ouvrage s'ouvre une collection destinée à recueillir ce que les scientifiques appellent communément des « histoires » ou « récits de vie ». Naguère réservé à la vie des grands hommes - et le Mémorial de Sainte-Hélène de Napoléon n'en est pas le moindre exemple - le genre s'est développé au XX<sup>e</sup> siècle, sous l'égide d'historiens pour lesquels l'approche sociale de l'Histoire revêtait une importance inédite.
Prenant dans le même temps leurs distances avec les études « folkloristes » qui s'intéressent plus particulièrement aux modes de vie collectifs, ces écrits mettent en avant des trajectoires personnelles dont la lecture agit comme un prisme original à travers lequel la grande Histoire signale la façon dont elle a marqué les individus les plus humbles. Parfois ressortissant du genre littéraire - et nous pensons ici au voisin Gavino Ledda et à son Padre Padrone, l'éducation d'un berger sarde ou, plus proches de nous aux ouvrages de Pierre Soavi - nous voulons pour notre part privilégier le témoignage brut, celui dont l'écriture même répercute l'expression la plus proche de ce vécu et de la vision du monde qui l'accompagne : en l'occurrence ici celle d'un berger corse devenu policier en Algérie au cours du dramatique XX<sup>e</sup> siècle. Albiana